Après un silence tendu, le lieutenant Biker prit son courage à deux mains et rompit l'ébahissement global.
- Nous sommes des êtres civilisés, déclama-t'il de sa voix de sténor. Nous ne mangeons personne qui ne soit pas en accord avec le fait d'être mangé. Et comme vous êtes des pommes de terre, je dois avouer que nous ne nous sommes pas posé les questions éthiques.
Mousseline s'offusqua et tapa du pied sur la surface molle du patatoïde.
- Vous devriez ! Parce que ici, c'est compliqué, et il y a beaucoup d'opinions différentes selon les habitants. Moi par exemple, je veux bourgeonner et donner naissance à une fleur de patate. Mais mon cousin Fritz veut se faire manger pour enfin trouver sa place dans la chaîne alimentaire.
- Vous... une fleur ? dit Woof qui était devenu tout rouge.
- Et vous êtes aussi la cousine de Fritz ? dit Biker. Quelle coïncidence !
- Vous savez, ici, dit Mousseline...
Elle expliqua à nos spationautes que le patatoïde étant d'une taille assez modeste, son lien de parenté avec Fritz n'avait rien de surprenant. En fait, tout le monde se connaissait, et la plupart du temps, il régnait entre les habitants une entente cordiale et respectueuse. Mais certains sujets divisaient la population, comme leur fonction en tant qu'espèce potentiellement mangeable.
- Dans ce cas, nous pourrions organiser un vote ! dit Dada, après un temps de réflexion.
- Qu'est-ce que c'est ? demanda Mousseline, qui était habituée aux arrangements à l'amiable.
- C'est un genre de méthode démocratique qui permet de mettre tout le monde d'accord, dit Biker. Ça nous a été très utile sur notre planète, la Terre.
Nos équipiers prirent alors la décision d'organiser un référendum pour «trancher» une fois pour toutes de qui avait raison, tandis que Woof prenait un air dubitatif.
- - - -
C’était l’heure de se coucher, et le capitaine Ricard était pensif. En regardant à travers la spatio-fenêtre de son navire, il fut surpris par son reflet, superposé aux centaines d'étoiles qui peuplaient le ciel en ce temps-là. C'était le reflet d'un homme âgé et fatigué, dans lequel il ne reconnaissait plus depuis quelques années.
- Capitaine, vous avez besoin de vous détendre, lui suggéra avec sagesse sa conseillère Deana Croc. Pourquoi ne feriez-vous pas un petit tour dans l'illu-dock ?
- C'est une bonne idée, dit Ricard, ça me fera passer le temps.
Ainsi il se dirigea vers cette salle du vaisseau, qui permet à la personne qui y séjourne de vivre des aventures illu-graphiques, à la manière d'un film interactif et hautement immersif. C'était l'un des loisirs les plus appréciés du vaisseau Interprice, à égalité avec la salle de sumo et l'aquarium pour dauphins.
- Ordinateur, dit-il, enclenchez le programme numéro B2Zq23f. Saison 2, épisode 14.
Un décor apparut autour de Ricard. C'était un lieu vivant, où se croisaient de nombreux protagonistes, dans de longs couloirs blancs agrémentés de chambres individuelles. Une canne se matérialisa dans la main du capitaine, et en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, il était dans la peau du héros de sa série préférée.
“Docteur” Ricard
- Docteur House, qu'est-ce qu'on fait avec le patient de la 210 ? demanda un infirmier aux cheveux blonds.
- Vous lui donnerez trois doses d'épinéphrine et vous lui ferez une ponction latérale, dit Ricard avec tact.
- Et la patiente de la 320 ? demanda un homme aux cheveux courts et à la barbichette.
- Vous me le perfuserez sous adrénaline et vous lui passerez une radiographie du gros orteil. Elle a la rubéole.
- Et le petit Brandon en 203 ? dit une femme aux cheveux châtains et presque bouclés.
- Prévenez sa maman, il va falloir échanger son pied gauche et son pied droit, dit Ricard.
Après ces diagnostics, il s'en alla dans le bureau du docteur Wilson, le meilleur ami du docteur House.
- Comment vas-tu, House ? dit Wilson.
- Au top, dit Ricard. Ici je me sens enfin libre, et je peux enfin faire appel à ma créativité. Et dire que sur mon vaisseau tout le monde me prend pour un vieux grognon.
- House, même si les gens parlent de toi dans ton dos, je te connais suffisamment pour savoir que tu es un homme bien, dit Wilson. D'ailleurs j'ai entendu dire que tu avais sauvé trois patients.
- Merci, Wilson, c'est exactement ce que j'avais besoin d'entendre, dit Ricard d'un ton non-ironique. Tu es un vrai ami.
L'image se figea et l'ordinateur laissa entendre un message d'erreur. C'est ce qui se passait à chaque fois que le docteur House devenait trop gentil et s'éloignait du personnage de la série originale.
- Zut, dit Ricard, je ne suis pas encore au point.